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1er août 2011

Tempête sociale chez les forestiers

Lu sous http://www.republicain-lorrain.fr

Les suicides à l’Office national des Forêt révèlent le malaise social d’une profession marquée par les réorganisations et les baisses d’effectifs. Le point avec Denis Lagneaux, technicien et syndicaliste lorrain. Photo Denis

« Ce qui est troublant, c’est de voir des agents de plusieurs services se croiser au même endroit avec des missions que les uns et les autres ignorent », souligne Denis Lagneaux, désabusé. Photo RL

Dans cette petite forêt au sud-ouest d’Epinal, Denis Lagneaux est comme chez lui.

Cet après-midi, il poursuit l’état des lieux des parcelles boisées du secteur, qui portent encore la marque de la tempête de 1999. « 30 % des arbres ont été touchés, parfois plus. Et cette zone n’a pas été épargnée », souffle le syndicaliste au Snupfen (Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel), alors qu’un autre vent mauvais traverse aujourd’hui cette « maison », la sienne depuis trente ans.

Depuis un mois et quatre suicides d’agents – qui portent le total à 24 depuis 2005 –, l’Office national des forêts tangue. De sa base jusqu’au ministre de tutelle, Bruno Lemaire. « En Lorraine, nous avons jusqu’alors été épargnés mais jusqu’à quand ? On a néanmoins déploré au moins une tentative de suicide  », remarque ce Vosgien de naissance, qui a retrouvé ses collègues pour la pause de midi à l’auberge des Sept pêcheurs, à Mélomesnil.

Segmentation

Davantage d’assistantes sociales, un numéro vert d’écoute à destination des agents, un audit socio-organisationnel ? Ces mesures ne suffisent pas puisque le mal est « ailleurs et plus profond  », selon lui. « L’isolement, ce n’est pas le problème ici. La Lorraine est une grande région forestière où il reste beaucoup de monde. Même si les effectifs sont en chute libre, sous le coup de la Révision générale des politiques publiques. Aujourd’hui, nous sommes 857 fonctionnaires auxquels il faut ajouter une centaine de contractuels. On a perdu 200 postes en huit ans ! Mais dès l’automne, nous avons rendez-vous autour de la table pour évoquer des réductions de personnel supplémentaires entre 2011 et 2016. Notre parcours est déjà balisé, à la baisse, avec 600 postes à supprimer. »

À 56 ans, ce technicien forestier chargé d’aménagements en a vu d’autres, depuis ses débuts au bas de l’échelle et au fil des années passées au cœur du « dialogue social » interne à l’ONF-Lorraine. « Nous vivons depuis une dizaine d’années au rythme des réorganisations successives. Et l’objectif, c’est bien de produire plus, toujours plus. Le terme de gestion durable, qui est au cœur de notre métier, est devenu un gros mot, au fil du temps. Maintenant, on demande de raccourcir les cycles, avec des abattages beaucoup plus précoces », lâche Denis Lagneaux.

Le métier, globalement, n’est plus du tout le même qu’il y a dix ans et la réforme de 2002. « On a segmenté les métiers, tout en réduisant les effectifs. De la spécialisation à outrance. Avant l’agent avait un territoire et était l’interlocuteur des communes, il représentait un service public. Surtout, chaque unité était plus petite, à taille humaine. Aujourd’hui, il y a le service forêt, le service bois (la production), l’administratif… Avant, on avait une vision globale des choses, d’un territoire, de la surveillance à l’exploitation au contact avec le public. Désormais, c’est fini et on y a perdu ! Tout est saucissonné », raconte notre homme.

Armé de sa carte, il débute son après-midi de relevés. « Ce qui est troublant, c’est de voir des agents de plusieurs services se croiser au même endroit avec des missions que les uns et les autres ignorent », souligne-t-il, désabusé.

Constat partagé

Il ironise sur « le constat partagé de malaise social que fait notre directeur général  » mais regrette « qu’on reste dans le dogme pur en matière de suppressions d’emplois à l’ONF ». Sans nostalgie, il se souvient de ses débuts, il y a trente ans, comme chef de triage « à quatre agents pour 3 000 hectares, contre douze pour 14 500 hectares, désormais ». L’isolement physique, « brandi par Nathalie Kosciusko-Morizet (ministre de l’Environnement) est lié au métier ; ce serait une explication trop pratique pour justifier le malaise  ». Aujourd’hui, c’est donc bien à l’intérieur même de l’ONF que ses salariés se perdent. Comme dans le plus sombre des sous-bois.

Alain MORVAN.

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