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14 mai 2012

Les arbres du Grossmann

La forêt du Grossmann, dans les Vosges du Nord, se trouve sur la ligne de crête entre Alsace et Lorraine. Et sur la ligne de front entre tenants de l’exploitation forestière et défenseurs de la biodiversité. par Richard SOURGNES

Lu sous
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On trouve encore des arbres pluricentenaires sur la réserve du Grossmann. Photo Pascal BROCARD

 

 

De gros arbres, des troncs cassés émergeant de la brume, d’autres couchés et recouverts de mousse, le tout enveloppé de silence. Pour le péquin moyen, la forêt du Grossmann a tout du cadeau de la nature, livré à l’état brut après des siècles de tranquille évolution. Faux ! « Elle a été très fréquentée par l’homme au XIX e siècle et dans la première moitié du XX e, rectifie Annik Schnitzler, mais plus du tout depuis la dernière guerre. Ce n’est pas une forêt naturelle, disons plutôt une forêt de haute naturalité. On y trouve des sapins vieux de trois cents ans.  » Son œil expert repère les clairières jadis ouvertes pour le bétail et qui se referment : les troncs des bouleaux qui les ont colonisées dessinent des taches claires sur le fond vert sombre de la hêtraie-sapinière. « Et là, voyez, elle montre des épicéas dressés en rangs serrés, ces pessières ont été plantées par les Prussiens à la fin du XIX e siècle. Sans eux, l’épicéa ne serait pas venu jusqu’aux Vosges. La limite naturelle de cette essence s’arrête à la Forêt Noire.  »

Le Grossmann est la plus grande réserve biologique de Lorraine, créée en 1984 dans le but de préserver l’habitat du grand tétras. De 173 hectares au début, elle a été agrandie en 1990 et portée à 1 568 ha, à cheval sur les forêts domaniales d’Abreschviller et de Walscheid. Deux statuts sont possibles pour une réserve biologique domaniale : soit elle est "dirigée", et l’Office national des forêts y intervient, soit elle est "intégrale" et on n’y fait rien. Le Grossmann est une réserve dirigée. Les défenseurs du grand tétras aimeraient qu’elle devienne intégrale, car malgré ce statut en partie protégé, l‘oiseau semble en avoir disparu depuis 2004. Ce renforcement de la protection est demandé par la fédération Mirabel, regroupant les associations écologistes de Lorraine. Et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés au Grossmann, par un brumeux matin d’avril, en compagnie d’Annik Schnitzler, universitaire spécialiste de l’écologie forestière, de Françoise Preiss du Groupe Tétras Vosges, et de Jean-Claude Génot, chargé de mission au parc régional des Vosges du Nord.

Si eux sont des défenseurs de la nature, les agents forestiers n’en sont pas les ennemis. La preuve, à partir des années 1990, ils ont pratiqué une sylviculture plus respectueuse de l’environnement. 330 ha, soit plus de 20 % de la réserve du Grossmann, ont été laissés en "parquets d’attente", zones où l’on ne coupe rien durant vingt ans, et des sentiers ont été fermés. Cela n’a cependant pas empêché le déclin du grand tétras. Aussi la fédération Mirabel revient-elle à la charge.

Mais la période de la sylviculture respectueuse semble révolue depuis le discours d’Urmatt. Le 19 mai 2009, dans cette commune alsacienne, Nicolas Sarkozy a proposé une meilleure valorisation de la filière bois. D’ici 2020, la forêt française est assignée à produire 21 millions de m ³ de plus que prévu. Cela impose d’accéder à des massifs forestiers jusque-là hors d’atteinte, et donc riches en biodiversité, mais aussi de ramasser tout ce qui traîne pour en faire du bois-énergie. Mauvais pour la régénération naturelle des forêts, car branchages et arbres tombés protègent les sols de l’assèchement et les bébés arbres de la dent des cervidés.

« La sylviculture est un système qui fonctionne bien si on respecte un certain rythme, résume Jean-Claude Génot. Mais si on augmente la pression sur la forêt, cela peut avoir des effets désastreux. En Lorraine, nous sommes particulièrement exposés parce que les trois quarts de nos forêts sont publiques. Et la pression est plus forte dans les forêts publiques que dans les domaines privés. » Au passage, il fustige l’« hypocrisie » du slogan du Grenelle de l’environnement, "produire plus tout en préservant mieux la biodiversité" : « Produire plus de bois oblige à couper plus d’arbres, en particulier plus d’arbres âgés, et donc supprimer les espèces liées à ces vieux arbres, soit le tiers de la biodiversité de nos forêts. Donc, ce n’est certainement pas mieux préserver la biodiversité ! ».

Dans ce contexte de productivisme accru, les négociations sont plus tendues. Le statut de réserve intégrale paraît impossible, car les communes d’Abreschviller et de Walscheid disposent depuis longtemps (1613 !) du droit de ramasser le bois tombé. Tout le débat consiste à trouver un modus vivendi. Par exemple, sur les 330 ha en "parquets d’attente" qui arrivent à terme, l’ONF a accepté que la moitié, soit 10 % de la réserve, devienne des "îlots de sénescence" où on laisse les arbres vieillir. Le plus important de ces îlots est celui qui coiffe sur 85 ha le sommet du Grossmann. La fédération Mirabel a demandé qu’il soit entouré d’une zone tampon, et que l’ensemble représente 150 ha de quiétude pour les espèces animales, rapaces nocturnes, lynx, et bien sûr l’énigmatique grand tétras, s’il daigne se montrer de nouveau.

Annik Schnitzler, qui a présenté le dossier le 11 avril au Conseil national de protection de la nature, doute, tout de même, que ces mesures soient suffisantes pour permettre le retour du gallinacé : « Préserver quelques zones de quiétude n’empêche pas que, dans les forêts vosgiennes, la pénétration humaine mécanisée soit toujours plus importante.  » La biodiversité, plus que jamais, reste menacée.

par Richard SOURGNES

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